Economie et durabilité
Les défis de 2050

MISER SUR LA SUISSE plutôt que de s’expatrier: l’histoire d’ETSM

Pressé par ses clients de délocaliser à l’Est pour diminuer ses prix, le patron de l’entreprise de mécanique de précision Philippe Meier a fait le choix de consolider ses activités à Apples, dans le canton de Vaud. Il raconte.
Arc Jean-Bernard Sieber

Philippe Meier, chef de l’entreprise de mécanique de précision ETSM, à Apples, à qui le temps a fini par donner raison.

Arc Jean-Bernard Sieber

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L’entreprise a amélioré son bilan carbone grâce à un parc de machines moins gourmandes en énergie, mais plus coûteuses.

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ARC Jean-Bernard Sieber

C’est bien connu, l’herbe est plus verte ailleurs, surtout quand on est actif là où la concurrence est mondiale. C’est ce qui est arrivé à l’entreprise d’Apples ETSM SA, spécialiste de la mécanique de précision pour des secteurs comme la santé, l’industrie et l’horlogerie, placée devant un choix existentiel dès les années 2010. «La plupart de nos clients importants ont menacé de partir à l’étranger, car nous étions devenus trop chers par rapport à d’autres marchés, parfois jusqu’à 50%. Ce fut un moment difficile, car il a fallu licencier quelques collaborateurs.»

Il faut se souvenir qu’en 2010, passer commande en Chine et faire venir des pièces en avion n’émeut personne, la notion d’empreinte carbone n’étant pas encore intégrée au vocabulaire courant. «Nous nous sommes alors concentrés sur le domaine médical, car nous n’étions plus concurrentiels pour l’industrie, ce qui a aussi conduit à perdre un certain savoir-faire et des compétences pendant cette période.»

Des machines moins énergivores
Philippe Meier comprend qu’il mène son entreprise dans le mur et étudie une délocalisation à l’Est. «Les clients, y compris vaudois, nous disaient que plus rien ne se fabriquerait ici, que les pièces seraient même directement assemblées à l’étranger.» L’entrepreneur renonce finalement en 2019, animé par la conviction qu’une autre voie est possible. «J’ai pris la décision de consolider notre présence à Apples, mais à la condition de prendre le virage énergétique au maximum. Cela peut paraître évident aujourd’hui, mais je peux vous assurer que ça ne l’était pas quand il a fallu investir 5% de notre chiffre d’affaires – 300’000 francs – dans des panneaux solaires, puis renouveler notre parc de machines avec des unités beaucoup moins énergivores, mais au coût considérable (ndr : plusieurs centaines de milliers de francs!)»

Vision et chance réunies
Avec davantage de machines, ETSM diminue d’un coup sa consommation de 15%, ce qui présente un intérêt modeste puisque l’électricité reste très bon marché au seuil de 2020. «Nous n’étions pas obligés de le faire, mais cela nous a ouvert certaines portes, car les États-Unis ont commencé à s’intéresser au bilan carbone de leurs fournisseurs et ce fut notre premier atout. Personne ne connaissait la suite du scénario et il faut avouer que la chance nous a souri.»

Car un invité-surprise survient, que personne n’attendait: le Covid-19. La pandémie met à mal – et surtout à l’arrêt – toute la chaîne de production à l’échelle mondiale. Et Philippe Meier peut compter sur un allié de poids: la chance, la réussite plutôt.

«Nous disposions des matières premières, du savoir-faire et des collaborateurs qualifiés. En plus, la Suisse bénéficie d’un accord commercial avec les USA. Comme nous nous étions tournés vers ce marché, nous avons pu continuer à travailler.

En prime, au moment de la reprise, les clients qui nous avaient quittés se sont retrouvés en rupture de pièces et sont tous revenus: du jour au lendemain, le problème du prix a quasiment disparu pour laisser place à la fiabilité, la qualité et bien évidemment la disponibilité. Il a fallu travailler en urgence.»

Mais fort logiquement, la marche du monde finit par reprendre ses droits et les concurrents d’ETSM aussi… À ce moment, la Russie déclare la guerre à l’Ukraine, avec pour conséquence une explosion des prix de l’énergie et des transports, qui prennent à la gorge ces gros consommateurs que sont les entreprises. «Nous avons encore pu faire la différence à ce moment-là, puisque nous étions prêts.»

Bilan carbone au top
Alors que les licenciements étaient dans l’air quelques années plus tôt, les 40 employés ont donc parfois travaillé jour et nuit sur la seule intuition de leur patron: «Nous avons eu un coup de bol. Mais la crainte de devoir partir en Chine nous a poussés à être innovants pour améliorer notre fonctionnement, afin de garder cette longueur d’avance. Nous avons aussi profité d’un appui de l’État de Vaud pour changer une machine. Cela a permis de conserver des emplois, ce qui est intéressant pour les deux parties.» Mais cette activité «à plein» risque aussi de connaître un revers. «On a eu tellement peur de la pénurie de matières que tout le monde a beaucoup produit ces deux dernières années. On voit bien que les stocks commencent à s’accumuler, signe que le marché ralentit», analyse Philippe Meier.

«Trouver de la main-d’œuvre qualifiée relève quasiment d’une mission impossible. Dix années de délocalisation massive des entreprises suisses ont laissé des traces. Les jeunes se sont détournés de l’apprentissage de polymécanien, faute de débouchés.»
Philipe Meier, chef de l’entreprise ETSM, à Apples

Si ETSM a considérablement amélioré son bilan carbone, le seul regret de son directeur est de n’avoir pas fait poser tout de suite plus de panneaux photovoltaïques, par exemple en façade, puisqu’il n’arrive pas à les obtenir aujourd’hui qu’ils sont devenus rares. «Nous avons aussi changé nos huiles, car elles contenaient du plomb, et remplacé les néons de l’usine par un système d’éclairage LED. Nous travaillons en fonction du soleil, en prenant soin de faire fonctionner nos machines le plus possible entre 10h et 14h.»

Quant au rôle du Canton, Philipe Meier le situe d’abord au niveau de la jeunesse. «Le problème actuel est de trouver de la main d’œuvre qualifiée. Cela relève quasiment d’une mission impossible. Ces dix années de délocalisation massive des entreprises suisses ont laissé des traces. Des jeunes se sont détournés de l’apprentissage de polymécanien, faute de débouchés. Nous en payons le prix aujourd’hui et il est urgent de redonner du crédit à l’apprentissage des métiers manuels.»