Plateforme 10
Quartier des arts, acte 1

Musées: le saut dans l’espace et la gratuité

Plateforme 10, c’est d’abord un formidable tremplin culturel. Le Musée cantonal des Beaux-Arts (MCBA) rouvre le 5 octobre dans des locaux presque trois fois plus grands.
ARC Jean-Bernard Sieber

La conseillère d’Etat Cesla Amarelle, cheffe de la culture vaudoise, a été frappée par l’enthousiasme du public lors des journées portes ouvertes du MCBA.

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Bernard Fibicher, directeur du MCBA: «Les volumes, la luminosité, la proximité de la gare, tout cela est fabuleux!»

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Chantal Prod’Hom, directrice du mudac: «Un nouveau quartier, c’est extraordinaire au cœur d’une ville!»

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Tatyana Franck, directrice du Musée de l’Élysée: «Nous doublons nos surfaces d’exposition, nous triplons nos espaces de réserves.»

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Ce qui se prépare à la place des anciennes halles aux locomotives, à côté de la gare de Lausanne, ce n’est pas seulement le déménagement de trois musées, le MCBA, le mudac (design et arts appliqués contemporains) et l’Élysée (photo). Ce n’est même pas seulement la création d’un pôle muséal, bien situé et spacieux, ce qui serait déjà beaucoup. Pour la conseillère d’État Cesla Amarelle, responsable vaudoise de la culture, il s’agit de renouveler une offre pérenne, d’innover dans la continuité. En cela, Plateforme 10 promet de dynamiser l’offre d’expositions dédiées aux beaux-arts, à la photographie et au design. «On est en train de construire un nouveau quartier, et ça, c’est tout de même extraordinaire au cœur d’une ville», s’enthousiasme Chantal Prod’Hom, directrice du mudac et présidente du Conseil de direction de Plateforme 10.
Un nouveau petit quartier en soi, mais qui s’insère dans un chantier plus vaste, incluant aussi la réfection de la gare et ce qui l’entoure de tous côtés: place de la gare, quartier sous-gare, secteur de la Rasude. Tout le pourtour de la gare se transforme. C’est pourquoi ­Plateforme 10 n’affichera son vrai visage que vers 2025 ou 2026, selon l’avancée des travaux. 
Ce 5 octobre, c’est l’inauguration du premier occupant, le Musée cantonal des Beaux-Arts. Il reste, au fond du site, le chantier des deux autres musées, qui ouvriront à l’automne 2021. Devant le MCBA, une esplanade où prend temporairement place la Crocodile, œuvre rappelant le passé ferroviaire des lieux. En face, les 14 arcades du mur de soutènement nord, qui accueilleront des acteurs culturels et gastronomiques. Elles sont maintenant restaurées, vitrées, mais pas encore occupées. Elles le seront, selon les plans, en février prochain. Il n’en reste pas moins qu’on arrive au bout de la première étape d’un mégaprojet. Le navire prend le large.

La mue d’un musée

Pour le MCBA, ce déménagement est une révolution. Il dispose de 2,7 fois plus de surface d’exposition qu’au Palais de Rumine, et les salles atteignent jusqu’à 7,5 mètres de hauteur. Son directeur, Bernard Fibicher, rayonne d’enthousiasme. «Nous avons eu des visites d’architectes ou de directeurs de musées, venus d’Europe ou d’Amérique du nord, qui tous nous disaient : mais vous avez quelque chose de fantastique ici à Lausanne! La municipalité de Zurich, avec la maire Corine Mauch et son architecte, ont trouvé ça fabuleux.» Ce qui est fabuleux? Les volumes, la circulation interne, la luminosité, la proximité de la gare, les relations entre l’intérieur et l’extérieur», énumère-t-il en vrac. 
La première œuvre emménagée est celle du hall d’entrée, un arbre en bronze et en or, avec au sommet une sphère en granit. L’œuvre, déplacée d’un jardin privé lausannois, est dénommée Luce e ombra. On s’y donnera sans doute rendez-vous, sous l’arbre. Et on aura le choix entre deux parties. Côté gare, l’aile dédiée aux expositions. Les collections permanentes du côté ­Genève. C’est une part importante de la révolution: «Nous pouvons enfin montrer nos collections en permanence, ce qui n’était pas le cas depuis les années 1940. À Rumine, nous ne faisions plus que des expositions temporaires, basées parfois sur les collections.»

Les trésors du patrimoine cantonal

Les collections, ce sont surtout les œuvres d’artistes locaux. «Notre mot d’ordre, c’est de voir ici ce qu’on ne peut pas voir ailleurs.» Dans les grands fonds du MCBA, qui étaient peu exposés à ­Rumine et seront mis ici en valeur, il y a par exemple 600 aquarelles d’Abraham-­Louis-Rodolphe Ducros. Né en 1748 à Moudon, ce peintre était très connu en Europe en son temps, souligne Bernard Fibicher, vendant ses œuvres à la cour de Russie ou de Suède. Il y a des œuvres de Charles Gleyre, né en 1802 à ­Chevilly, qui dans son atelier parisien fut le maître de certains grands impressionnistes. Ou encore de Louis Soutter, né à Morges en 1871, connu en particulier pour ses dessins au doigt dans les années 1937-42. 
Et bien sûr et surtout, Félix Vallotton, auquel de grandes institutions comme la Royal Academy de Londres ou le Met de New York consacrent cette année des expositions. Le MCBA détient 65 de ses peintures, des centaines de dessins, et l’œuvre gravée complète. Un patrimoine précieux, qui servira de monnaie d’échange à des prêts mutuels entre musées publics. Sans oublier des œuvres d’artistes divers, acquises un peu partout depuis le début du 20e siècle par des collectionneurs locaux. 

En grande partie gratuit

Toute cette partie du musée dédiée aux collections sera d’accès gratuit. Et pas seulement elle : l’entrée sera aussi libre dans une salle d’exposition au rez-de-chaussée, dédiée à l’art contemporain, et dans l’espace Focus, consacré à des expositions de petite envergure. Les trois quarts de l’offre seront donc gratuits. C’est un deuxième pan essentiel de la révolution. Seules les expositions temporaires seront payantes. Même chose, dès 2021, au mudac et à l’Élysée. C’est une décision globale qui a été prise par le Conseil d’État vaudois, après de longues discussions. 
Et bien sûr, il y aura «tout ce qu’il faut pour faire fonctionner un musée du 21e siècle», se réjouit Bernard Fibicher. Des audioguides, un WiFi puissant pour télécharger une application en relation avec l’exposition du moment ou avec les collections. Il y aura aussi une offre importante en médiation culturelle, des visites commentées, des offres très ciblées comme des visites sandwich à midi, sur inscription, permettant de passer une demi-heure devant une sélection d’œuvres et d’échanger au restaurant autour d’un sandwich.
L’offre peut augmenter parce que les moyens augmentent. Le MCBA change d’ampleur et d’échelle. Le budget, en quelques années, aura quasiment doublé. Les effectifs auront doublé. Il y avait deux médiatrices au Palais de Rumine, elles sont désormais cinq. Non seulement le Canton a fait un effort financier, mais «étant maintenant une fondation de droit public, depuis le 1er janvier 2018, nous pouvons aussi plus facilement recueillir des dons privés pour des projets d’exposition particuliers.»

Hommage aux donateurs

D’octobre à janvier, tout cet immense espace disponible est consacré à Atlas, une exposition en hommage aux donateurs. «Nous avons une avalanche de donations depuis que le projet de déménagement ici à la gare est connu. À tel point que nous devons parfois en refuser.» Par exemple, le MCBA a reçu une superbe toile de Paul Klee, «Am Nil», une des plus grandes que le peintre bernois n’ait jamais faites, ou un bronze de Rodin qui n’existe qu’en un seul exemplaire. Atlas propose donc la découverte de 300 œuvres. 
En janvier, le musée rentrera dans sa configuration durable. Les collections seront installées dans l’aile ouest, et une première exposition temporaire aura pour thème Vienne 1900, avec des œuvres de Schiele, de Kokoschka, des Wiener Werkstätte.
Pendant deux ans, période de transition, le MCBA sera seul. Le deuxième grand bâtiment du site sera prêt au printemps 2021, le musée de l’Élysée et le mudac auront quelques mois pour s’y installer en vue d’ouvrir en novembre. Pour eux aussi, c’est une révolution (voir encadrés). Et le site prendra une autre dimension, avec ses lieux de restauration, son design visuel, sa convivialité. 
Plus qu’une cohabitation, une interaction : les trois musées collaboreront, adopteront de temps en temps un thème commun d’exposition, proposeront des tickets combinés, feront de la promotion ensemble, tout en gardant chacun son identité, sa liberté de choix. «Je pense que c’est une des richesses de ce qu’on va offrir aux visiteurs, avance Chantal Prod’Hom. Les trois musées ont des identités fortes, et cet atout-là, il faut le conserver. Mais dans Plateforme 10, ils peuvent aussi être complémentaires et partager une identité commune.» 
On le verra dans la signalétique: le site sera habillé de panneaux reprenant le graphisme inspiré des rails, cette signalétique Plateforme 10 sera encore appliquée à l’entrée des musées, là où sont les toilettes, les tickets, le restaurant, mais dans les salles d’exposition, à chaque musée la sienne. Un savant dosage.

Un mudac plus flexible

À Plateforme 10, le mudac va beaucoup mieux respirer. Non qu’il souffre à la maison Gaudard, cette belle bâtisse qu’il occupe depuis l’an 2000, dont les vestiges médiévaux remontent au 13e siècle, à côté de la cathédrale. Mais ces locaux sont trop étroits. Ils conviendraient parfaitement à un musée exposant de petites œuvres, il convient moins au design et aux arts appliqués contemporains. Les portes font 80 cm. Et surtout, tout doit se porter à dos d’homme, il n’y a pas de quai de déchargement, pas de monte-charge. Et les dépôts sont ailleurs, il faut chaque fois organiser un transport délicat. Ces vœux de place et de moyens, formulés depuis longtemps, Plateforme 10 va tous les combler, à entendre sa directrice Chantal Prod’Hom. Le musée peut doubler sa surface d’exposition, mais surtout l’espace sera modulable, avec des parois qui pourront être déplacées, et les dépôts seront au sous-sol, sur place. Il suffira de mettre les œuvres dans le monte-charge. Cette flexibilité, Chantal Prod’Hom veut en profiter dans sa programmation. À la différence des deux autres musées, elle ne compte pas forcément présenter d’exposition permanente. «Au mudac, nous explorons des thèmes de société, et nous aimerions pouvoir utiliser tout le plateau pour une seule exposition temporaire; parfois nous pourrons aussi nous dire que nous consacrons la place à la collection. Nous avons décidé de garder cette flexibilité que ces espaces nous permettront.» 
En vue du déménagement, le mudac fermera déjà ses portes le 13 juin 2020. Pourquoi si tôt, plus d’un an avant l’ouverture prévue dans ses nouveaux locaux en novembre 2021? «Parce que le déménagement n’est pas simple, explique Chantal Prod’Hom. Il y a en particulier sa collection d’art verrier, la plus grande en ­Europe. Il faut l’emballer, la conditionner.» Mais voilà un bon exemple des avantages de ce déménagement: actuellement, le mudac ne peut en montrer qu’une toute petite partie. Ce sera tout différent à Plateforme 10. Le musée y changera d’échelle et donc de muséographie.


Un quartier unique, une seule Fondation

Plateforme 10 n’est pas le seul exemple de site réunissant plusieurs musées. Les exemples les plus évidents, en Europe, sont l’île aux musées de Berlin et le ­Museumsquartier de Vienne. Dans un cas, une unité thématique entre cinq musées consacrés à l’histoire de l’art. Dans l’autre, une cohabitation de six institutions sans liens entre elles. Plateforme 10 sera unique par la complémentarité entre ses trois musées, consacrés à des arts différents, mais suffisamment proches pour envisager des expositions en chœur. Mais surtout, à Berlin et à Vienne, ou ailleurs, chaque musée est autonome. À ­Lausanne, ils seront regroupés d’ici 2021 dans une Fondation unique, de droit public. Du moins si le Grand conseil accepte le projet de loi que lui a transmis le Conseil d’État en septembre. C’est dire l’importance de l’ensemble. «Outre l’efficience administrative, celle-ci permettra un positionnement renforcé dans le paysage muséal, touristique et culturel», affirme le Conseil d’État. Chaque musée conservera une large autonomie, mais il y aura une directrice ou un directeur général de cette nouvelle structure. 


L’Élysée est déjà gratuit

Pour le musée de l’Élysée aussi, le déménagement est une «formidable opportunité», selon sa directrice Tatyana Franck, impatiente de s’installer à Plateforme 10. «Nous doublons nos surfaces d’exposition, nous triplons nos espaces de réserves. Nous aurons un espace modulable pour adapter la surface d’exposition en fonction de ce que nous présentons, et nous pourrons enfin montrer nos collections.» Du moins en partie, puisqu’elles recèlent un million d’objets. Les trésors du musée? Ils restent à (re -) découvrir. «Ce déménagement nous donne l’occasion de faire un état des lieux et un inventaire de ce que nous avons, pièce par pièce, et retrouvons des trésors.» On peut d’ailleurs voir aujourd’hui les experts au travail, par des vitres installées dans la maison de maître où réside le musée depuis sa naissance en tant que musée pour la photographie en 1985. D’autre part, les nouveaux locaux lui permettront davantage d’innover, d’explorer le numérique dans la photographie (projet LabElysée). De concevoir des expositions plus ambitieuses, en faisant appel à des sponsors (l’Élysée est déjà à moitié financé par des dons, récoltant deux à trois millions par an). En attendant ce saut dimensionnel, l’Élysée organisera un grand événement de clôture du 24 au 27 septembre 2020. Et jusque-là, qu’on se le dise, il est gratuit. Entièrement.